Appel pour une vision radicalement antiraciste et multiculturelle de la Flandre.
La Flandre progressiste combat le Vlaams Blok, mais pas le racisme

Parce que le racisme, surtout dirigé contre les personnes d'origine musulmane pendant les vingt dernières années, s'est transformé et est devenu respectable ; parce que le climat social autour du thème de « l'immigration » devient toujours plus âpre et plus méchant ; parce que le Vlaams Blok va de succès électoral en succès électoral et que peu de partis peuvent ou veulent apporter une alternative, nous voulons, par ce manifeste, dessiner les contours d'une vision effectivement radicalement antiraciste et pluraliste.

Pour chercher des solutions adaptées, il est important de comprendre pourquoi le Vlaams Blok dispose d'un terreau fertile aussi large, au-delà de toutes les classes et orientations confessionnelles et politiques. Les succès électoraux du Vlaams Blok ne sont d'ailleurs pas la cause du racisme croissant en Flandre, mais bien le symptôme d'une conviction généralement partagée sur l'identité flamande qui traverse indistinctement toutes les partis : le mythe généralement partagé d'une Flandre culturellement spécifique, homogène et supérieure qui est élaboré par le Vlaams Blok dans ses conséquences ultimes.

Nationalisme flamand, islamophobie et racisme

Depuis le début des années quatre-vingt, les idéologies racistes se fondent plutôt sur des notions de culture et de religion que de « race ». Le Vlaams Blok souligne en effet aujourd'hui qu'il est moins préoccupé par les différences « raciales » que culturelles. Ce nouveau racisme se traduit de trois façons : l'idée de l'incompatibilité absolue des différences culturelles, de la supériorité culturelle flamande, et la négation de toute diversité institutionnelle et idéologique au sein de la Flandre.

(1) Le discours sur l'incompatibilité culturelle n'est plus limité aux exégètes de la Nouvelle Droite dont s'inspire le Vlaams Blok. Il accentue surtout l'incompatibilité entre les traditions judéo-chrétienne (européenne) et islamique (non européenne), même s'il faut pour cela nier la présence séculaire des musulmans en Europe (dans la presqu'île ibérique, les Balkans, la Fédération russe...) et l'influence de l'islam sur la tradition intellectuelle européenne. Dans le contexte flamand, ce discours d'incompatibilité culturelle est en outre renforcé par l'héritage des querelles communautaires. Historiquement, le Mouvement Flamand a donné un contenu plutôt culturel que racial à la distinction entre les Flamands et les Francophones : les Francophones pouvaient continuer à habiter en Flandre, à condition qu'ils parlent le Néerlandais. Une ligne droite est ainsi tracée entre le « Franse ratten rol uw matten » (« rats français, faites vos valises ») et le « aanpassen of opkrassen » (« s'adapter ou déguerpir »). Des gens, tant à droite qu'à gauche, se retrouvent dans l'idée qu'en Flandre, seuls les Flamands sont chez eux, et que les « étrangers » qui viennent s'y installer doivent s'assimiler ou déménager.

(2) Cet idéal d'une Flandre culturellement homogène est défendu, de façon croissante, sur base de la soi-disant supériorité de la culture flamande. Celle-ci est basée sur l'image mythique des valeurs universelles de la philosophie des Lumières, image qui, pour plus de commodité, passe sur le fait que cette philosophie tant vantée était le produit culturellement spécifique, élitaire, misogyne et raciste d'une période historique déterminée qui a débouché sur l'Holocauste. Tout se passe comme si les gens n'avaient que le choix entre une pensée universaliste qui souligne l'inviolabilité de l'individu et le relativisme culturel qui part de l'inviolabilité des cultures humaines. Nous y opposons une approche pluraliste qui souligne que les individus et les cultures se constituent mutuellement dans une interaction dynamique.

Au nom de la pensée universaliste supposée supérieure nombre de gens se portent avocats des droits des femmes musulmanes dépeintes comme « victimes » de leur culture et de leur religion, pour ainsi mieux souligner la contradiction avec le caractère émancipateur de leur propre culture - des gens qui, du reste, ne sont ni préoccupés ni concernés par la lutte concrète pour le droit des femmes et contre le sexisme. Cette instrumentalisation de l'émancipation des femmes est tout sauf nouvelle. Ces « missions civilisatrices » de la colonisation occidentale ont donné le ton dans ce domaine. Qu'aujourd'hui une partie du mouvement des femmes joue ce jeu de la « confrontation des civilisations », témoigne d'une amnésie profonde quant à l'histoire de la colonisation.

(3) Le maintien du mythe de la Flandre d'antan, culturellement homogène, où seuls habitaient des Flamands (lisez : des néerlandophones), repose sur une négation complète de la diversité institutionnelle et idéologique de la Flandre telle qu'elle s'est traduite dans la piliarisation. Sur le plan national, la frontière linguistique délimitait deux communautés ; au niveau régional, les socles religieux et idéologiques jouaient un rôle identique. Des tentatives de réécriture de l'histoire se font jour aujourd'hui, non seulement en estompant les diversités, mais aussi en suggérant qu'il existe en Belgique une tradition de laïcité qui écarte la religion de la sphère publique. En réalité, ce principe de tradition française s'oppose au principe belge de la neutralité qui pose centralement la liberté de religion et une organisation pluraliste des différences religieuses et confessionnelles. Il semble donc que le modèle français de laïcité ne serve qu'à camoufler l'islamophobie, dans une tentative de geler dans le temps le pluralisme confessionnel et religieux flamand : la Flandre est pleine, il n'y a plus de place pour une autre tradition religieuse (lisez : l'Islam). Dans les faits, l'Islam fait partie de la société flamande et de l'héritage culturel flamand de manière indissoluble. Il est donc question d'adapter l'image mythique de la Flandre à la nouvelle réalité pluraliste de la société flamande.

Le(s) talon(s) d'Achille du front progressiste

Pour entreprendre une offensive effectivement antiraciste, il faut s'attaquer, pour les démasquer, aux mythes (illusoires) sur lesquels l'identité flamande est basée. Pour renverser la vapeur, la Flandre progressiste doit se raviser d'urgence sur quelques-unes des stratégies essayées contre le Vlaams Blok, dont l'efficacité n'a pas été prouvée, et qui sont même souvent contre-productives.

(1) La fixation sur le Vlaams Blok est non seulement inefficace, mais elle encourage le racisme croissant parce qu'elle met au-dessus de tout soupçon tous les autres partis flamands. On ne peut le répéter assez : le Vlaams Blok ne dispose pas d'un brevet sur le racisme. La focalisation sur le Vlaams Blok camoufle le fait que le racisme est un problème structurel de toute la société flamande qui s'exprime dans la discrimination sur le marché de l'emploi, dans l'accès au logement, dans l'enseignement et dans toutes les formes du racisme journalier dont peuvent également se rendre coupables des mandataires et des électeurs non-Vlaams Blok.

(2) Sans nier la nécessité d'une redistribution radicale des moyens économiques et de la lutte contre le capitalisme néo-libéral, nous constatons que la gauche se focalise trop souvent sur la classe pour traiter, en parents pauvres, les questions qui ont trait à la culture et à l'identité. Trop souvent, elle traite la culture et l'identité comme des questions « dérivées », dans un cadre où la classe fonctionne de manière déterministe. Des cadres d'analyses qui jurent d'éliminer le terreau du racisme par la formule magique de la redistribution économique, ne tiennent pas compte de l'autonomie relative et de l'importance de la culture et de la religion ; elles sont en conséquence insuffisantes.

(3) Dans le même temps et, assez paradoxalement, la gauche se réfère régulièrement à la « culture » dans le diagnostic de la « problématique des grandes villes ». Si la gauche se braque généralement sur des concepts comme « les classes » et la redistribution économique comme solution, elle se laisse aller au discours culturaliste l'analyse de la problématique des grandes villes, en présentant celle-ci par exemple comme un problème lié à l'Islam et non à la pauvreté de jeunes peu scolarisés. Ainsi la culture semble servir à englober ce qui ne peut pas être expliqué, mais que l'on espère résoudre par les schémas économiques déterministes habituels. De telles analyses présentent les cultures et les religions comme statiques, essentialistes et anhistoriques, et se distinguent ainsi à peine de leurs pendants d'(extrême) droite. Nous y répondons par une vision radicalement antiraciste qui part de conceptions dynamiques de la culture et de la religion, conceptions qui doivent être redéfinies en permanence dans le contexte de circonstances changeantes, et qui sont aussi conçues comme un enjeu ou une base pour la lutte politique.

(4) Il existe au sein de la gauche une opposition crispée, aux mobilisations d'inspiration religieuse. Trop souvent, la gauche pose la lutte politique qui se réfère à l'Islam comme un « repli », une « réaction conservatrice », ou un « retour aux traditions », à partir de l'idée que la religion, contrairement à d'autres idéologies, est par essence oppressive. Ceux qui partagent cet avis ne peuvent pas s'imaginer que la religion peut, pour certains groupes de population, dans des circonstances historiques précises, avoir une fonction émancipatrice. Ils oublient que cette interprétation est l'héritage d'une lutte anticléricale spécifique, et pour plus de commodité, oublient également que la lutte sociale en Flandre, tant par le passé qu'aujourd'hui, est inspirée par une vision chrétienne. En définitive, ils supposent que les processus de luttes émancipatrices ne peuvent se servir que de méthodes déjà éprouvées.

(5) La Flandre progressiste participe à l'instrumentalisation de l'émancipation de la femme dans le cadre des débats sur « l' intégration » ou sur la « société multiculturelle », mais édulcore les problèmes de sexisme et des droits des femmes, qui existent dans ses propres organisations, mouvements ou groupes « autochtones ». Une interprétation aussi sélective fait pourtant l'économie d'un fait historique non négligeable : l'opposition la plus systématique au droit de vote des femmes provenait du camp de la gauche « progressiste », au nom du « danger religieux » que cet élargissement démocratique des droits civiques comportait.

Il manque à la gauche une vision politique et théorique solidement fondée sur une société multiculturelle pour entamer la lutte contre le racisme. Nous appelons le front progressiste en Flandre à y travailler.

Karel Arnaut, Sarah Bracke, Bambi Ceuppens, Nadia Fadil, Meryem Kanmaz

Ce manifeste est la version retravaillée du texte que les auteurs ont diffusé à l'occasion des rencontres de l'initiative du 3 juillet à propos des stratégies à adopter contre la progression du Vlaams Blok.